Des verres et des pas mûres, les nouveaux trophées de table
Par Pomélo
(c) Helle Mardahl par Alastair Philip Wiper
Sur les tables contemporaines, le verre ne se contente plus d’être fonctionnel : il attire l’œil, provoque la conversation et signe une esthétique. Coloré, bancal, gonflé ou volontairement imparfait, il devient le symptôme joyeux d’un nouveau goût pour l’étrange.
Pendant longtemps, le bon goût à table s’est résumé à une forme de discrétion. Des verres fins, transparents, presque invisibles. Des assiettes blanches, des couverts polis, une élégance qui ne devait surtout pas trop parler. Mais quelque chose se dérègle aujourd’hui dans les arts de la table. Les verres se mettent à gonfler, à onduler, à pencher. Ils prennent des couleurs de bonbon, des pieds disproportionnés, des bulles, des torsions, des airs de créatures. Après des années de minimalisme et de verres à vin sans pied vus partout, l’objet de table redevient expressif, étrange, parfois franchement bizarre.
Cette bizarrerie n’est pas seulement décorative. Elle dit quelque chose de notre rapport au repas, au luxe et au beau. Sur les tables les plus contemporaines, le verre n’est plus un simple contenant : il devient conversation. On le remarque avant même de boire. Il donne envie de le toucher, de le photographier, de demander d’où il vient. Dans un monde saturé d’images lisses, ces objets cabossés, colorés ou volontairement imparfaits offrent une forme de résistance joyeuse. Ils déplacent la table du côté de la mise en scène, du souvenir, du rêve un peu tordu.
Élisabeth Debourse, rédactrice en chef du Fooding, analysait fin 2023 dans le média spécialisé Pomélo : « On a vu beaucoup de choses élaborées, construites ces dernières années, et je pense qu’on va vers d’autres choses qui sortent des clous, des choses qui ne sont pas faites pour plaire et qui ne plairont peut-être pas. Dans la céramique, par exemple, on voit des choses beaucoup moins lisses, avec des pièces plus filandreuses, plus épaisses, plus baroques, des coulures, où l’erreur de la main est plus apparente. On est revenus, dans les arts de la table, à des couleurs moins esthétiques, avec le retour du brun foncé. Quand je parle de baroque, j’ai en tête des choses pas moches mais intrigantes, qui peuvent effrayer. »
En septembre 2025, l’influent New York Times se penchait lui aussi sur le sujet avec un article intitulé Glassware Is Getting Weird and Wobbly — littéralement, « la verrerie devient bizarre et bancale ». On y découvre notamment l’artiste verrière Dana Arbib, installée à New York, qui résume bien cette envie de singularité lorsqu’elle présente ses pièces uniques comme un antidote à la consommation jetable. À l’opposé du verre interchangeable, produit en série, ses créations revendiquent l’irrégularité. Même logique chez Helle Mardahl, artiste danoise dont les verres ressemblent parfois à des bonbons soufflés, ou chez Sophie Lou Jacobsen, à New York aussi, qui a largement contribué à remettre en circulation une verrerie colorée, ondulante, presque pop. Jean Prounis, également new-yorkaise, travaille de son côté une esthétique précieuse, entre bijou et rituel domestique. En France, Margot Courgeon, installée à Bordeaux, participe aussi à ce retour d’une table moins sage, plus sensible, où l’objet peut assumer son étrangeté.
Ce goût du bizarre dépasse d’ailleurs largement le verre. L’Israélienne Omer Gilony, basée à Lisbonne, compose des décors d’événements chargés de nostalgie, de théâtralité et d’objets anciens. Ses tables semblent parfois sorties d’une nature morte décadente : argenterie, coquillages, fruits, matières sombres, fleurs séchées. Avec la maison portugaise de joaillerie et d’arts de la table Tavares 1922, elle a imaginé des pièces en argent, entre coquillage et patte de poulet, vendues plusieurs centaines d’euros. Là encore, l’objet trouble volontairement les catégories : est-ce un couvert, un bijou, une sculpture, une blague luxueuse ?
La journaliste de mode Alice Pfeiffer avait préparé le terrain avec Le Goût du moche, publié chez Flammarion en 2021. Elle y défend l’idée que le mauvais goût n’est jamais seulement une faute : il peut être une prise de position, une manière de refuser une norme esthétique dominante. Dans une interview à Madmoizelle, elle expliquait que « quand on parle de beau, comme s’il n’y en avait qu’une seule forme, on désigne quelque chose d’extrêmement normatif, propre à la ville, codé bourgeois. Mais c’est quelque chose qu’on peut justement déconstruire, décoloniser, afin de comprendre de quelle interprétation du beau on est en train de parler. Car c’est une construction qui peut prendre plusieurs formes ».
Le succès de ces verres étranges tient aussi à leur pouvoir émotionnel. Cedric Mitchell, artiste verrier basé à Los Angeles, crée par exemple des gobelets aux couleurs vives, posés sur des boules incrustées d’or 24 carats. « Dans un contexte d’incertitude et de déconnexion, on observe un engouement pour une décoration qui stimule la dopamine. Les gens remplissent leurs intérieurs d’objets qui suscitent la joie, la créativité et les échanges », indique-t-il au New York Times.
Enfin, ces verres répondent à une évolution des usages. Alors que la consommation d’alcool recule chez une partie des jeunes générations, ils permettent de donner du panache à un soda artisanal, un kombucha, un cocktail sans alcool ou une eau infusée. Le rituel reste, même lorsque le vin disparaît. Le verre bizarre devient alors un accessoire de célébration sans ivresse obligatoire : une manière de dire que la fête tient autant au contenant, au geste et à la mise en scène qu’à ce que l’on boit.