Déborah Dupont-Daguet (la Librairie Gourmande) : "Ce Noël a été un petit millésime"
Un Noël 2025 en demi-teinte, moins de “locomotives” et un pouvoir d’achat sous tension. Déborah Dupont-Daguet, patronne de la Librairie Gourmande (la boutique historique à Paris, une antenne à Dijon au sein de la Cité de la gastronomie et du vin) décrypte la saison passée, fais un état des lieux de la littérature gastronomique actuelle, révèle les attentes de 2026… et lance un appel pour sécuriser l’avenir de la Librairie Gourmande.
Par Pomélo & Thibault Brunat
Un Noël 2025 en demi-teinte, moins de “locomotives” et un pouvoir d’achat sous tension. Déborah Dupont-Daguet, patronne de la Librairie Gourmande (la boutique historique à Paris, une antenne à Dijon au sein de la Cité de la gastronomie et du vin) décrypte la saison passée, fais un état des lieux de la littérature gastronomique actuelle, révèle les attentes de 2026… et lance un appel pour sécuriser l’avenir de la Librairie Gourmande.
Par Pomélo & Thibault Brunat
La période des fêtes de fin d’année est la plus prolifique pour les ventes de livres de cuisine. Comment avez-vous vécu l’édition 2025 ?
Je dirais que ce Noël a été un petit millésime, parce qu’il y a eu moins de livres de chefs. Il y en a eu quelques uns de marquant comme celui d’Alexandre Gauthier (La Grenouillère) mais c'était un livre d’art plus qu'un livre de recettes. Celui de Glenn Viel voulait attirer le grand public, avec des focus sur des producteurs, par exemple. Côté pâtisserie, il y a plutôt des quatrièmes ou cinquièmes livres d’artisans, à l’image de Yann Couvreur : forcément, ça attire moins qu’un premier ouvrage. Il y a eu le titre de Benoît Charvet (chef pâtissier de la Maison Bocuse, NDLR), mais on parle d’une petite maison d’édition (Bocuse Edition, NDLR) et d’une sortie tardive. Quant à l’ouvrage des frères Ibarboure, Des racines et des cimes, il ne contient que des recettes. Il n’y a pas eu de sortie de gros ouvrage technique non plus — et il n’y en a pas beaucoup, d’ailleurs. C’est pour ça que je continue à vendre des piles du Guide de la cuisine sous vide et de la cuisson basse température (2024, éditions du Chêne) ou encore du Guide de la fermentation de Noma (2018, éditions du Chêne).
Quid des livres qui ne sont pas des "livres de chefs" ?
Côté clients grand public, même phénomène : il n’y a pas de nouveau tome d’On va déguster, par exemple. On va déguster Paris a eu droit à une actualisation, mais les gens ne remettent pas 43 euros dans le même livre trois ans après. Pas de nouveau ouvrage de Yotam Ottolenghi non plus, sauf un coffret à 99 euros avec les trois livres végétariens... Ce Noël manquait de moteurs, et je ne suis pas la seule à le penser : les libraires responsables des rayons vie pratique et cuisine des grandes librairies généralistes ont tous fait le même constat. On l’avait d’ailleurs anticipé en juin, en regardant l’ensemble des programmes à venir. Ce Noël en demi-teinte s’explique aussi par la contraction du pouvoir d’achat.
Quels sont les livres les plus attendus du premier trimestre 2026 ?
Les livres des restaurants étoilés Racines (Reims) et Accents Table Bourse (Paris) auraient dû sortir à l’automne, mais ils ont été décalés à ce début d’année. Parmi les autres publications significatives à venir, il y aura aussi des ouvrages du chef Jean Sulpice et de la cheffe pâtissière Jessica Préalpato. Ces auteurs sont trop « niche » pour une librairie généraliste, mais pas dans nos librairies, pour notre clientèle.
Vous comptez parmi vos clients de nombreux chefs, y compris les plus réputés et jusqu’à l’étranger…
Oui. Aujourd’hui, par exemple, j’ai envoyé un colis à Léo Troisgros (chef propriétaire de la Coline du Colombier et fils cadet de Michel Troisgros, NDLR). Il y a quelques jours, c’était pour Maxime Meilleur (restaurant La Bouitte). Arnaud Faye (chef de l’hôtel Bristol) et le boulanger parisien Christophe Vasseur sont passés la semaine dernière. Emmanuel Renaut, Christophe Aribert, Christophe Hay… ce sont tous de très bons clients. 2026 est aussi une année de concours de Meilleur Ouvrier de France : hier, j’ai eu une candidate au MOF Fromager, parce que la date venait de tomber. Un cuisinier japonais est passé à la boutique ; on a épluché méthodiquement le rayon « histoire de la cuisine française », parce qu’il voulait voir s’il avait tout à jour. Je ne communique pas forcément sur le nom de mes clients, car quand ils font appel à moi, il y a une part de stratégie commerciale. Prenez Christophe Michalak : quand il n’était encore « que » pâtissier, il m’avait formulé des demandes sur le levain, le pain, le snacking, quelques mois avant qu’il n’ouvre sa boulangerie Kopain à Paris. De la même façon, quand des chefs perdent une étoile et veulent la reconquérir, ils m’appellent et me disent : « Là, on est faiblards sur ce domaine, est-ce que tu aurais quelque chose sur les mignardises, sur le fromage… ? » Je ne l’ébruite pas, mais ça, c’est du quotidien.
Il y a quelques jours, vous avez annoncé que l’existence de la Librairie Gourmande était menacée.
Comme beaucoup d’entreprises, nous avons dû souscrire un prêt garanti par l'Etat (PGE) pour survivre à la période du Covid-19 et des confinements, durant lesquels les librairies n’étaient pas considérées comme des commerces essentiels. Le poids de ces remboursements fragilise désormais fortement notre trésorerie, déjà affectée par la baisse de fréquentation de l’hypercentre parisien et les difficultés de notre établissement de Dijon. Pour pouvoir passer le cap de 2026 avec les deux librairies, nous avons besoin de réunir 80 000 € en plus de notre chiffre habituel. L'idéal serait bien évidemment que les ventes dans les boutiques ou sur le site internet permette d'atteindre cet objectif. Mais des clients, des amis, m'ont signalé qu'avec une cagnotte, on recevrait quasi 100% des dons, et pas seulement notre marge. D’où le lancement d’une cagnotte avec un objectif de 30 000 € (3 000 € récoltés à l’heure où ces lignes sont écrites). Cette somme permettra de garantir les salaires de nos libraires, de maintenir un stock de livres exigeant et unique, et de continuer à proposer aussi bien notre fonds que les nouveautés à paraître. En parallèle de cette cagnotte, on devrait lancer des contreparties à acheter sur la plateforme Ulule, dont des livres, tabliers et vestes de grands chefs dédicacés, qui m’ont sollicitée pour soutenir la librairie.
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