Please ensure Javascript is enabled for purposes of website accessibility Marseille et les grands tournants food | Sirha Food

Marseille et les grands tournants food

arrow
Article précédent
arrow
Article précédent

Par Pomélo

(c) Alex Gallosi

Marseille a toujours été une ville où lon mange. Pas forcément une ville où lon va au restaurant. Cest peut-être lun des grands malentendus autour de sa scène culinaire. Entretien avec Pierre Antoine Denis, patron de la Cantinetta, Julia Sammut, fondatrice de l'épicerie l'Idéal, et Fabrice Lextrait, directeur des Grandes Tables, lors de Sirha Méditerranée.

 

Pierre-Antoine Denis, patron de la Cantinetta, lune des premières trattorias modernes de la cité phocéenne, inaugurée en 2006, le dit frontalement : Il ny a pas une grande culture daller au restaurant chez les Marseillais.” Pour lui, cest aussi une question sociale : Nous, on y allait deux fois par an manger un bout de pizza. Cest essentiellement une question de moyens. Et cest toujours valable aujourdhui.

Julia Sammut, fondatrice de l’épicerie LIdéal, née en 2016, résume lancien paysage marseillais en quelques plats, comme une carte qui naurait presque jamais bougé : On mange des supions, un pavé de bœuf et on mange des supions. C’était ça le menu.

Le véritable tournant, selon elle, arrive en 2013, année où Marseille devient capitale européenne de la culture. Jai limpression que cest le coup de projecteur qui a été fait sur Marseille qui a donné envie à dautres restaurateurs de venir investir la scène gastronomique.” La ville se rend visible, attire, donne envie. C’était les balbutiements dun démarrage”, poursuit-elle. La dernière vague, cest à partir du Covid, en 2020-2021. Mais le début du renouveau, cest 2013, sans aucun doute.

Julia Sammut insiste : En dix ans, l’évolution est exceptionnelle. Jamais jaurais pu imaginer une scène gastronomique avec tous ces styles de consommations culinaires. Jamais de la vie.” Autour de 2020-2021, loffre s’élargit encore. On a pu boire des verres de vin nature et plus seulement dans un seul endroit.” Des jeunes chefs apparaissent, avec des cuisines plus personnelles, des cuisines identitaires, signées, avec leurs propres histoires, pas forcément dans des grands lieux”. Même chose pour le café : Le café de spécialité, ça nexistait pas du tout.”

Pierre-Antoine Denis nuance pourtant ce récit du renouveau. Depuis 2020, dit-il, loffre est un peu plus semblable à ce quelle est dans les autres grandes villes”. Des gens arrivent avec leurs références, leurs envies, leurs modèles. Ça, cest inspirant à Paris, mais est-ce quon peut le reproduire à Marseille ? Eux, ils lont fait. Alors quil y a dix ans, c’était pas du tout le cas.” Certaines cases se remplissent : caves, cafés, cuisines plus précises. Tout était présent mais pas sous la même forme”, dit-il. Il prend lexemple de restaurants asiatiques tenus par des Vietnamiens qui faisaient tout à la fois viet, chinois, thaïlandais parce quils voulaient ratisser large”. Aujourdhui, une clientèle plus habituée au restaurant attend plus de précision”.

La question devient alors : quest-ce qui fait vraiment Marseille ? Pour Julia Sammut, la réponse tient dans le mélange. Marseille est tellement Méditerranée avant tout. Cest la joie de cette ville, cest pour ça quelle est si inspirante, parce quelle est née de ce grand mix.” Pierre-Antoine Denis le formule autrement : Je ne connais pas de Marseillais dorigine provençale. Par contre, je connais des Marseillais dorigine arménienne, dAfrique du Nord…

Figure de la ville avec les Grandes Tables, entre restauration du quotidien et performances culinaires, Fabrice Lextrait élargit encore le cadre. Marseille-Méditerranée, cest une évidence”, dit-il. Mais cette évidence ne suffit pas. Dans certaines de vos cuisines, cest une ville comorienne. Marseille lAfricaine.” Il évoque ces 85 000 personnes dorigine comorienne, 10 %” de la ville, et rappelle que cette histoire se joue sur deux générations”, quand limaginaire méditerranéen, lui, se construit sur un temps beaucoup plus long. Il y a un enjeu autour de ça : comment Marseille peut se qualifier de ville-monde.”

Reste une inquiétude, plus économique et politique. Pierre-Antoine Denis voit arriver, dans ces nouveaux lieux, beaucoup de choses financiarisées”. Il précise : Jai rien contre les personnes qui font ça. Cest pas un truc qui menchante, cest sur un modèle capitaliste qui ressemble à rien. Moi, je donne pas dargent à des gens comme ça.” Pour lui, lalimentation reste un choix concret, presque quotidien.

Et si les conditions ne suivent pas, le risque est clair : “Ça va juste être un grand centre commercial, un désert si on ne baisse pas les charges.” Le tournant food marseillais ne se résume donc pas à une nouvelle génération dadresses. Cest aussi une bataille de modèles : entre ville-monde et ville vitrine, lieux incarnés et concepts importés, scène gastronomique nouvelle et culture populaire qui, bien avant les restaurants, savait déjà très bien manger.